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Migrations

Reconnaître la valeur réelle des migrations

 

Les migrations représentent l’une des questions déterminantes du XXIe siècle, d’un point de vue tant moral que politique et économique. Quelque 25 000 personnes ont péri depuis 2000 en tentant de traverser la Méditerranée, dont plus de 1 500 en 2015, et des milliers d’autres ont trouvé la mort dans le golfe d’Aden et le Pacifique Sud.

Il est nécessaire d’affronter ensemble la question migratoire. Nous devons associer pleinement les citoyens au débat sur les questions des migrations et de l’asile – et ne pas, par le silence, encourager l’essor de ceux qui rêvent de pureté nationale. En débattant ouvertement et sincèrement de ces questions, nous contribuerons à dissiper les idées fausses qui limitent considérablement notre capacité d’élaborer des politiques raisonnables.

En outre, il est urgent d’inclure les migrations dans le Programme de développement pour l’après-2015 des Nations Unies. La question à laquelle nous sommes confrontés aujourd'hui est de savoir si nous allons ignorer les migrations, ou nous saisir des possibilités et enjeux qu’elles représentent. Pour l’heure, nous nous en détournons plutôt.

Actuellement, les migrations ne figurent pas parmi les objectifs de développement durable proposés (voir lien infra). Par conséquent, nous avons laissé les migrations aux mains d’acteurs peu vertueux qui exploitent les migrants – passeurs, employeurs peu scrupuleux, recruteurs vénaux – et de populistes de droite. Nous compromettons de ce fait l’autorité publique, détruisons la confiance de la population dans notre capacité à diriger, et sapons nos propres objectifs stratégiques.

Nous avons besoin de mesures pour sécuriser et ordonner les migrations, mais aussi pour améliorer les résultats en termes de développement. Si nous y parvenons, je suis certain que les citoyens seront à nos côtés. Nous observons déjà de modestes signes de progrès dans certains domaines. Les faits marquants sont bien sûr la mesure prise par l’administration du Président Obama en 2014, ainsi que les mesures exceptionnelles engagées par l’Allemagne ces dernières années pour à la fois accueillir les réfugiés et intégrer les immigrés. La réponse de l’UE aux décès tragiques survenus en 2015 est encourageante. Le Brésil, le Maroc et la Turquie ont, eux aussi, beaucoup progressé en organisant de façon avisée les migrations, tout en prenant en charge un certain nombre de réfugiés.

Mais ces exemples sont plutôt des exceptions. Nous ne pouvons gagner la confiance du public si nos responsables politiques ne disent pas la vérité sur les migrations. Le sentiment anti-immigré découle largement de la désinformation, et non d’une hostilité solidement ancrée. D’après un sondage récent du German Marshall Fund pour Transatlantic Trends, la méfiance envers les immigrés baisse fortement lorsque les gens sont informés, même des données les plus élémentaires. Par exemple, quand on leur demande si les immigrés sont trop nombreux dans leur pays, 38 % des Américains interrogés répondent par l’affirmative, mais ils ne sont plus que 21 % une fois au courant du véritable nombre de résidents étrangers. Le même résultat s’observe dans la plupart des pays : la part de réponses affirmatives est passée de 54 % à 31 % au Royaume-Uni, de 58 % à 27 % en Grèce, de 44 % à 22 % en Italie, etc.

Dans beaucoup de pays développés, par exemple, le nombre perçu de résidents étrangers est trois fois supérieur au nombre réel. De tels écarts disparaissent pratiquement dans les pays où les enjeux migratoires sont examinés ouvertement, raisonnablement et avec conviction. En Allemagne, 62 % des personnes interrogées par le German Marshall Fund considèrent l’immigration davantage comme une chance que comme un problème. À un sondage demandant si les immigrés de première génération étaient bien intégrés, 79 % des Portugais interrogés ont répondu par l’affirmative.

En échouant à dire la vérité sur les migrations, la classe politique traditionnelle européenne contribue à la montée des partis extrémistes – une blessure politique auto-infligée très dangereuse. Une démarche délibérative associant le public à d’autres aspects des migrations pourrait également contribuer à atténuer ce sentiment anti-immigré. Ainsi, des travaux récents, notamment de l’OCDE, menés dans plusieurs pays montrent que, loin de ponctionner les services publics, la contribution économique globale des immigrés à la collectivité est supérieure aux avantages dont ils bénéficient. En Allemagne, une étude de la Fondation Bertelsmann, publiée le mois dernier, montre que la contribution nette par immigré s’est élevée à 3 300 EUR (4 260 USD) en 2012. Aux États-Unis, on estime à 100 milliards USD la contribution des immigrés au système de sécurité sociale au cours des dix dernières années – des sommes qu’ils n’ont pas l’intention de réclamer. Je suis persuadé que ce n’est pas la présence des migrants en Europe qui a fait des migrations un sujet politique aussi toxique, mais l’absence de stratégies pour les gérer.

Le débat sur l’immigration ne sera jamais facile, mais il peut devenir moins tendancieux et plus délibératif si ses participants se fondent sur les faits. Cet argument est tout aussi pertinent à l’échelon international, et notamment dans le contexte du Programme de développement pour l’après-2015. Notre génération vit en effet un moment unique. Il y a 20 ans, l’Organisation internationale pour les migrations comptait seulement quelques dizaines de pays membres. Ils sont aujourd'hui plus de 150.

Il y a 20 ans, le trafic illicite d’êtres humains ne représentait qu’une fraction de ce qu’il est aujourd’hui : il fallait alors un millier USD pour traverser la frontière américano-mexicaine. Aujourd'hui, un seul navire traversant la Méditerranée peut rapporter 2 millions USD aux organisations criminelles, et l’ampleur du trafic des migrants dépasse celle du commerce illicite d’armes et de drogues. La Banque mondiale estime que tous les migrants internationaux réunis représenteraient la sixième économie mondiale, avec un PIB de 2 600 milliards USD.

Les migrations – quand elles interviennent de façon sûre, ordonnée et responsable – enrichissent considérablement les pays d’origine et de destination, et surtout les familles des immigrés. Les migrations méritent d’occuper une place de choix dans le Programme pour l’après-2015. Nous disposons d’une quantité infinie de données montrant que des interventions stratégiques avisées peuvent nous aider à protéger les droits des migrants, à mettre un terme aux activités des intermédiaires malhonnêtes et à retirer les avantages économiques, sociaux et humains des migrations.

Enrichissement mutuel. Le texte de la carte postale est : « Salutations de Paris, où je travaille depuis sept ans. »

Les envois de fonds des travailleurs émigrés illustrent de manière éloquente l’impact des migrations. Les estimations indiquent que le total de ces envois, y compris vers les pays à revenu élevé, ont avoisiné 550 milliards USD en 2014, et devrait atteindre un record de 707 milliards USD d’ici 2016. Ces flux sont beaucoup plus fiables que d’autres sources de financement : au moment de la crise financière mondiale, l’investissement direct étranger dans les pays en développement a chuté de 89 %, tandis que les envois de fonds des travailleurs émigrés n’ont baissé que de 5 %, et ils augmentent aujourd'hui de 9 % par an. Il y a une dizaine d’années, les immigrés versaient en moyenne à des intermédiaires comme Western Union près de 15 % du montant de leur envoi. Aujourd'hui, ce chiffre avoisine les 7 %, et à certains endroits, il est quasiment nul, grâce à la volonté des décideurs politiques.

Il ne faut pas oublier les impôts, investissements et échanges des immigrés. Leur épargne dans les pays de destination s’élève aujourd'hui à près de 400 milliards EUR. Les immigrés ne prennent pas non plus nécessairement le travail aux natifs (en valeur nette) : selon une étude récente, chaque nouvel immigré crée un emploi en moyenne, enrichissant ainsi l’économie globale. Dans les pays d’origine, les migrations soutiennent la balance des paiements, facilitent le règlement des importations essentielles et l’accès aux marchés de capitaux, et réduisent les taux d’intérêt de la dette souveraine. Nos nations et collectivités en ressortent plus prospères et plus résilientes. L’équation est donc claire : les migrations représentent le développement.

Il est également clair qu’il est à notre portée de mettre en valeur le potentiel des migrations. Rien de sorcier, juste du bon sens. Ramenons à quasiment zéro le coût des envois d’argent, afin que 35 milliards USD supplémentaires reviennent aux populations les plus pauvres. Éliminons les intermédiaires corrompus en mettant en place un recrutement éthique et des innovations, par exemple une assurance pour les migrants. Garantissons aux travailleurs immigrés les mêmes droits qu’aux autres, l’accès à des soins de santé décents et, pour leurs enfants, l’égalité des chances à l’école.

Enfin, le Programme pour l’après-2015 nous permettra de bien cerner les migrations. Nous devons éviter de gaspiller la plus grande ressource inexploitée pour le développement de nos sociétés : l’intrépide esprit d’entreprise des migrants.

 

Références

Voir http://petersutherland.co.uk/

Le discours de Peter Sutherland prononcé à l’OCDE en décembre 2014 est disponible sur http://oe.cd/Zj

Les sondages pour Transatlantic Trends sont disponibles sur http://trends.gmfus.org

Voir les propositions pour les Objectifs de développement durable des Nations Unies : https://sustainabledevelopment.un.org/sdgsproposal/french   

 

Travaux de l'OCDE sur les migrations internationales

Travaux de l'OCDE sur les migrations et le développement

Migration et emploi : vers un ajustement du marché européen ?

La tolérance en crise

 

Thématiques du Forum de l'OCDE 2015

L'Observateur de l'OCDE

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Peter Sutherland
Représentant spécial
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